Un clair de lune. Assise en tailleur sur l'herbe, Acelalia sirota sa menthe à l'eau, en aspira une grande lapée, puis la reposa. Elle leva la tête vers les étoiles, son plus grand rêve. Un rêve inaccessible, ce qui en faisait une obsession. Une idée née dans sa petite tête, son petit esprit il y a de nombreuses années de cela. Tous les soirs, couchée dans son lit de paille, elle s'imaginait un monde meilleur. Un monde de paix, de calme, d'amour. A première vue on pourrait croire que c'était absurde. Absolument pas. Acelalia avait pensé à tout, de l'échelle imaginaire qui formerait le passage entre les deux mondes, l'imaginaire et le réel, aux personnes acceptées dans ce nouvel univers. Elle, évidemment, en serait la présidente. Mais pas comme ces politiques agaçants, toujours en quête de pouvoir, encore et encore. Tout dans ce monde réel la repoussait. Les guerres, les tensions, la pauvreté, les mensonges, la perfidie et bien d'autres. Dans ce monde imaginaire, parfait, que les croyants pourraient comparer au Paradis, tout était en paix, à sa place, rien ne posait de problèmes. Une énorme détonation retentit à quelques mètres de la jeune earônia, ce qui la fit brusquement sursauter. Elle se leva précipitamment, en renversant sa boisson sur elle. Une autre détonation, encore plus violente que la précédente, souffla sur Acelalia un souffle glacé de violence et de mort. Le temps de courir s'abriter au bistrot du coin de la rue et une énorme bombe éclata à l'endroit où la demoiselle se tenait il y a quelques secondes de cela.
« Tu as eu de la chance, lui jeta Caherarinna avec un air exaspéré. Tu ferais bien de faire plus attention, la prochaine fois. »
S'il y en a une, aurait voulu rétorquer Acelalia à sa grande s½ur, mais elle savait que Caherarinna n'y aurait pas prêté attention. Ces deux s½urs ne se ressemblaient pas. Mais alors, pas du tout ! On pouvait même dire qu'elles étaient opposées. En tout ce qu'elles faisaient, de leurs passions à leurs apparences, tout différait. La plus jeune des deux s½urs, Acelalia, était toujours dans la lune. Son air songeur ne la quittait jamais, toujours accompagné d'un petit sourire en coin, ce qui en faisait une charmante earônia selon la plupart des personnes de la mégala (ville dont la population compte entre 20 000 et 100 000 earônios). Grande et fine, Acelalia pourrait appartenir au clan des elfes, si seulement elle n'était pas née de parents trolls. Effectivement, tout le monde se demandait pourquoi, depuis sa plus tendre enfance, elle possédait déjà les capacités intellectuelles et physiques digne d'un elfe de catégorie supérieure (comme par exemple faire pousser des arbres par la seule action de laisser s'échapper une larme de cristal, produite en cas de grande tristesse, s'écraser sur le sol). Tout en elle constituait une personne qu'elle n'était pas, et que d'ailleurs elle ne serait jamais. Acelalia se demandait depuis toujours quel plaisir ces stupides et impulsifs de trolls prenaient à ce livrer sans cesse des guerres longues, meurtrières et dont plus personne ne se souvenait de la cause. Le territoire des trolls était constitué de nombreuses régions (la sienne étant l'Earônie, ses occupants se nommant donc earônios et earônias), qui s'entretuaient à la moindre occasion, même d'ailleurs quand il n'y en avait pas. Cette earônia, dont le but était de découvrir un monde meilleur, pacifique où la principale occupation serait l'amour, était appréciée au sein des trolls de sa région, car elle en faisait la fierté. Seule sa s½ur Caherarinna ne l'appréciait guère, sûrement car Acelalia la surpassait en tout, que ce soit en intelligence (il faut savoir que les trolls ont une intelligence très limitée, ils passent plus de temps à ce taper les uns sur les autres qu'à autre chose) ou en gentillesse. Effectivement, tout le monde sait qu'il vaut mieux ne pas se trouver sur le chemin d'un troll mal luné, or Caherarinna avait la fâcheuse manie de l'être souvent. Elle calmait donc régulièrement ses nerfs sur sa pauvre s½ur qu'était Acelalia. Car Caherarinna, en bonne troll qu'elle était, avait l'habitude de boire beaucoup, surtout de la bière artisanale (une seule gorgée de cette boisson pouvant tuer une licorne d'elfe). Petite et robuste, de longs cheveux emmêlés, noirs et gras pendaient le long de son visage aux traits grossiers, différant de ceux d'Acelalia qui étaient si purs et si elfiques L'alcool colorait le visage bouffi de Caherarinna, comme d'habitude (pourquoi changer lorsqu'on est alcoolique, brutale et impulsive à dix-sept ans, pensait Acelalia tout en observant sa s½ur engloutir trois rats des terres encore tous frais). Elle était, comme d'habitude, vêtue d'un sac de pommes de terre troué pour laissait passer ses gros bras et sa tête porcine. Johhelwynet et Ocaliwen, leurs parents, ressemblaient trait pour trait à leur fille aînée. Seule Acelalia différait. Ses cheveux dorés ondulaient le long d'un visage rêveur, illuminé par un regard flamboyant. Elle portait une robe en tissu trop petite, mais sa beauté était telle que sa robe ne mettait que plus en valeur son visage pur et fin. Le soir, dans son lit de paille inconfortable à souhait, la jeune earônia âgée de seulement quinze ans s'imaginait reine d'un monde imaginaire, dont l'entrée serait constituée d'une porte invisible ne s'ouvrant qu'aux personnes souhaitant la même chose qu'elle. L'amour.